LA CUEILLETTE COMMERCIALE D’HIER À AUJOURD’HUI

Dans son très bel article consacré aux itinéraires de cueillette (Itinéraires de cueillette. Cheminement au cœur et aux marges d’une pratique sociale, économique et symbolique in :  Aux origines des plantes, sous la direction de Francis Hallé & Pierre Lieutaghi 2008), la socio-anthropologue Claire Julliand relate toute la complexité de la pratique de la cueillette dans l’histoire et dans nos sociétés, en dépit de son caractère, en apparence, simple et immuable.

Car si “les techniques de cueillette des plantes sauvages n'ont guère évolué au regard des prouesses technologiques des instruments de chasse et la pêche” et si “aujourd'hui encore, c'est la main nue ou aidée d'un simple outil (faucille, serpette, couteau, ciseaux, peigne en bois ou en métal, brosse ou racloir...) qui va orchestrer la cueillette [...] qui saisit, détache, recueille et rassemble”, ce “geste simple d'appropriation qui transforme le végétal [...] en symbolereste de tout temps investi des représentations culturelles locales en lien avec la “nature”, le “sauvage”, les confins et les marges, en somme, de la culture. Il y a dans l’acte de cueillir toute une manière d’être et d’exister au monde, d’une nature éminemment politique.

Crédit Musée Savoisien - Département de la Savoie - GROS Auguste - CP9742 -  Les Alpes - La cueillette des lavandes à 1250m d’altitude - Gustave GROS
La cueillette, rappelle Claire Julliand, "est bien souvent pratiquée dans l'illusion d'une nature en libre accès, car la croyance d'une appropriation légitime des ressources sauvages est tenace. Elle est vécue comme un droit inaliénable où peuvent être modifiées à loisir les contingences du public et du privé."

Son histoire a donc suivi les contours de celle du droit et de l’administration des territoires, et si durant le Moyen-Âge fut-elle paysanne et accordée aux plus nécessiteux, la cueillette fut aussi dès la Renaissance réservée aux classes bourgeoises, contraignant peu à peu les paysans à devenir “la main d’oeuvre des agriculteurs propriétaires terriens”. À l’époque de la Révolution, les droits d’usage collectifs et de servitudes hérités de l’époque féodale, perçus comme une “entrave à la modernisation de l’agriculture”, seront abandonnés au profit de la propriété privée et d’une réglementation de l’usage de la forêt et de l’accès à ses ressources (cf. Code forestier de 1827).

La cueillette fut longtemps circonscrite aux lisières d’économies de subsistance, domestiques et rurales, les plantes sauvages fournissant aux familles la matière pour agrémenter la cuisine ou l’habitat, se soigner, s’abreuver, parfumer, teindre, jouer, décorer, etc., mais également une source de revenus saisonniers pour les habitants de campagnes qui approvisionnaient marchés, apothicaireries, herboristeries, liquoristeries des villes. Plus tard, avec l'avènement de l’agro-industrie et celui de l’industrie pharmaceutique et cosmétique, la cueillette est devenue une activité économique suffisamment lucrative pour justifier l'émergence de cueilleurs et collecteurs professionnels à part entière ou associant aux produits de cueillette des productions cultivées.

Aujourd'hui on estime que ce sont environ un millier de personnes qui vivent au moins en partie d’une activité de cueillette qui touche plus de 700 espèces de plantes soit plus du dixième de la biodiversité végétale du territoire métropolitain (cf. l’article “Les Plantes faisant l’objet de cueillettes commerciales sur le territoire métropolitain. Une liste commentée” paru en 2015 dans Le Monde des Plantes).  L'augmentation de la demande en plantes sauvages tout autant que celle du nombre d’acteurs de la cueillette et l’absence de régulation - à l'exception de mesures de protection d’espèces ou de territoires - ont permis l'apparition de prélèvement peu compatibles avec une utilisation durable et responsable de ces ressource (pillage de sites de cueillette, cueillettes sans autorisation, sur-cueillette, etc.), qui deviennent aujourd’hui source de tensions dans certains territoires.

C’est dans ce contexte que s’est construit le projet de valoriser les savoirs et savoir-faire des cueilleuses et des cueilleurs afin de définir des pratiques de cueillette respectant les ressources et les territoires.

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